
Homme d’affaires avisé, le génial inventeur de la télégraphie sans fil était aussi un homme de cœur.
Cette histoire est racontée en 1975 par Lisa Sergio italienne de naissance, elle fut la première journaliste de radio à atteindre une renommée nationale aux Etats-Unis. Elle était à l’époque conférencière et a publié de nombreux ouvrages.
C’est en juin 1921 que j’ai fait la connaissance de Marconi, lors d’une réception dans les jardins de l’ambassade d’Italie à Londres.
J’avais seize ans. Il en avait quarante-sept et il était célèbre, mais sa gentillesse me mit à l’aise. En l’écoutant évoquer ses souvenirs sur mon père, j’observais attentivement cet homme sur qui j’avais beaucoup appris, et par des lectures et par des conversations. Svelte, de taille moyenne, les cheveux bruns, il avait un vaste front que dégageait encore une calvitie naissante. Quoique sévère, son visage mince, plutôt long, était celui d’un homme sensible.
Curieusement, ce « magicien qui faisait parler les airs » préférait le silence aux mots. Ayant cessé de m’entretenir de mon père, il se tut. Je m’évertuai à soutenir la conversation sans obtenir plus que des monosyllabes.
Quand je lui avouai que je voulais devenir écrivain, il sourit et se borna à dire : « Bien ! » Il ne me vint même pas à l’esprit que nous pourrions nous revoir.

Lisa Sergio
Or, le lendemain il me téléphonait pour me demander de l’aider à rédiger un certain discours qu’il devait prononcer devant un groupe d’industriels.
Quelques jours plus tard, je lui portai mon texte. Il en fut satisfait et me paya généreusement. Au moment où je pris congé, il ajouta qu’il comptait bien avoir un jour l’occasion de mieux me remercier de l’avoir délivré d’un pareil souci.
Pouvais-je alors imaginer que venait de naître une amitié à laquelle je devrais ma carrière, ma liberté et peut-être ma vie ?

Né à Bologne le 25 avril 1874, Guglielmo Marconi était le troisième fils d’un Italien, riche propriétaire terrien, et d’une séduisante Irlandaise. C’est dans la propriété de ses parents, villa Grifone, à Pontecchio, aux environs de sa ville natale, qu’il fut d’abord instruit et que, très tôt, il acquit quelques rudiments de physique et notamment d’électricité glanés dans les volumes de la bibliothèque.
L’été de 1894, Guglielmo le passa avec son frère Alfonso dans les Alpes italiennes. Ce séjour devait marquer un tournant dans sa vie et faire date dans l’histoire des communications. En effet, il découvrit alors par hasard un article du grand physicien allemand Heinrich Hertz, démontrant que l’énergie électromagnétique se propage dans l’espace sous forme d’ondes de même nature que les ondes lumineuses. Il commença à rêver au moyen de les utiliser pour transmettre le son.

Faire tinter une sonnette !
De retour à Pontecchio, Il s’enferma dans son laboratoire installé tout en haut de la maison, et plus d’une fois, il oublia de manger et de dormir. Après biens des essais décevants, il réussit enfin, de son dernier étage, à faire tinter une sonnette placée au rez-de-chaussée simplement en appuyant sur un bouton et sans l’aide d’aucun fil. Du même endroit, quelques mois plus tard, en septembre 1895, il transmettait un signal en morse au flanc de la colline d’en face : la télégraphie sans fil était née.

Peu de gens en Italie comprirent l’utilité de cette invention. Marconi fut vexé et déçu par le dédain du ministre des Postes, qui s’expliquait un peu par le fait que les pays européens communiquait déjà entre eux par les fils du télégraphe et qu’un câble sous-marin les reliait au continent américain.
Mais en février 1896 il se rendit avec sa mère à Londres, et là, on reconnut promptement les immenses possibilités de sa découverte.
A la différence de nombreux inventeurs, il avait le sens pratique d’un homme d’affaires. A la fin de 1898, il fondait une entreprise, la « Marconi Wireless Telegraph and Signal Company », et faisait la démonstration de son dispositif sur un phare et sur un bateau-phare des côtes anglaises.

Vers le mois de janvier 1901 il avait, à force de travail, étendu la portée de la T.S.F. à près de 300 kilomètres. La Marine britannique fut la première au monde à acquérir le droit de l’utiliser. Puis, le 12 décembre de la même année, une expérience décisive eut lieu à Saint-Jean de Terre-Neuve. Sur la côte battue des vents, Marconi et deux collaborateurs anglais captèrent le premier signal venu de Poldhu, dans les Cornouailles ; parcourant 2 700 kilomètres à travers l’éther, il fut perçu à plusieurs reprises. Dès lors la face du monde fut changée.

A 9 600 kilomètres de là.
La T.S.F. allait devenir le moyen universel de communication pour les gouvernements, les flottes de guerre et de commerce, les hommes d’affaires et les particuliers. Puis en 1912, lors du naufrage du Titanic, on eut la démonstration éclatante du rôle qu’elle pouvait jouer dans les drames de la mer : prévenu par la voix des ondes, le Carpathia put se porter sur les lieux et sauver 705 personnes. Pendant ce temps, à New York, un jeune radiotélégraphiste resta soixante-douze heures d’affilée devant son appareil qui assurait seul le contact entre la ville et le bateau sauveteur. Il s’appelait David Sarnoff, il allait devenir l’ami de Marconi et jouer un rôle immense dans le développement de la télégraphie sans fil. Il fut plus tard le président de la RCA (Radio Corporation of America), branche mère de la National Broadcasting Company.

Au cours des ans, chercheurs et inventeurs de tout pays améliorèrent et perfectionnèrent l’œuvre de Marconi.
John Ambrose Fleming et le capitaine H.J.Round en Angleterre, Lee De Forest aux Etats-Unis et bien d’autres contribuèrent à rendre possible la transmission de la voix.

Le 13 janvier 1910, sur la scène du Metropolitan Opera de New York, Caruso et d’autres artistes chantèrent devant des micros encore bien primitifs. En 1915, à San Francisco, un technicien de la compagnie Marconi s’entretint avec un correspondant de Funabashi, au Japon, à 9 600 kilomètres de là, par le relais d’Honolulu.
En 1920, à Pittsburgh, en Pennsylvanie, K.D.K.A., la première station américaine de radiodiffusion commerciale, commença à émettre.

Marconi suivait de près les progrès réalisés par d’autres dans le domaine dont il avait été le pionnier. Ses brevets donnèrent souvent lieu à contestation, l’obligeant à défendre ses droits devant les tribunaux, tant en Europe qu’en Amérique. Il gagna presque toujours, non seulement à cause de son honnêteté foncière et de son travail assidu, mais aussi parce que ses prétentions étaient toujours parfaitement fondées. Fort scrupuleux, il n’omettait jamais de citer ceux - chercheurs, scientifiques, inventeurs – dont les travaux lui avait servi, fût-ce pour y trouver une orientation, voire une simple inspiration.
Le 20 juin 1922, nouvelle innovation : un poste émetteur miniature capable de diriger les ondes électromagnétiques comme un faisceau de lumière et permettant d’utiliser des micro-ondes. Cet étrange engin était le précurseur des pylônes d’antennes de relais, grâce auxquels on retransmet aujourd’hui encore les images télévisées, les données des ordinateurs et les conversations téléphoniques.
Esprit clairvoyant, Marconi avait, dès 1903, compris que la radio jouerait un jour un rôle primordial pour l’échange des idées, Bien qu’elle l’intéressât surtout en tant que moyen de sauvetage et beaucoup moins comme moyen de divertissement, il fit des essais en ce sens sitôt après la Première Guerre mondiale.
Un soir de 1920, les amis que les Marconi recevaient à bord de leur yacht, l’Elettra dansèrent au son d’un récepteur de radio qui retransmettait la musique d’un orchestre jouant dans un hôtel londonien. Ils captèrent aussi la voix splendide de Melba chantant à Covent Garden et qui, du bateau, fut rediffusée à d’autres stations d’Europe, réalisation prodigieuse pour l’époque.

Quand Marconi entreprenait un travail, il s’y donnait à fond. Un jour, en Irlande, des journalistes l’attendirent en vain et le maudirent jusqu’au moment où ils surent ce qui l’avait retenu : une petite fille de six ans lui avait demandé de réparer sa poupée et il s’était absorbé dans cette tâche qu’il avait tenu à terminer.
Une autre fois, en Angleterre, il reçut le petit garçon d’un de ses techniciens qui s’était faufilé jusqu’à la porte de son imposant bureau et avait demandé à voir « le maître ».Mon chien est malade, lui expliqua le petit bonhomme, et papa dit qu’il faut le renvoyer au ciel. Mais je voudrais savoir si vous pouvez parler au bon Dieu parce qu’alors vous n’auriez qu’à lui demander de me le laisser.
Marconi se garda de lui avouer que de pareils messages ne se transmettaient pas par les moyens ordinaires. Il promit néanmoins d’agir. Il fit raccompagner l’enfant, puis appela le meilleur vétérinaire de Londres qui réussit à sauver l’animal.
« Je suis fier d’être italien »
Pendant les dix années qui suivirent notre première rencontre, j’eus plusieurs fois l’occasion de revoir le grand inventeur. Puis, en 1932, alors que Mussolini était au pouvoir depuis dix ans, nos pas se croisèrent de nouveau.
Sans doute par fidélité à Victor-Emmanuel III, qui n’était pas encore tout à fait réduit à l’état de fantoche, Marconi avait jusque là soutenu le gouvernement fasciste. Quelques rares amis savaient toutefois que, sa déception grandissant, il envisageait, bien à contrecoeur, d’aller s’installer à Londres.
Au début de 1932 donc, grâce à sa recommandation, je devins la première journaliste de radio en Europe, et peu de temps après la traductrice en simultané des discours de Mussolini.
Cependant, à mesure que la dictature devenait plus totalitaire et mes convictions antifascistes plus marquées, je me sentais en danger. En juin 1937, je fus brusquement congédiée et placée sous surveillance policière. Fort d’une renommée considérable, Marconi intervint en ma faveur et commença à prendre des dispositions pour que je puisse gagner l’Amérique. Il me fit obtenir passeport et visa de sortie, ce qui n’échappa sans doute pas à l’attention de la police secrète. Je suis persuadée que, sans lui, je n’aurais pas pu quitter l’Italie. La veille de mon départ, fixé au 25 juin, j’allai prendre congé de mon vieil ami et le remercier. Contre son habitude, il se montra plutôt loquace et me parla longuement des Etats-Unis et du peuple américain.
« Ce n’est pas dans les grandes cités mais dans les petites localités rurales que sont conservées les solides vertus des pionniers, me dit-il. Croyez-moi, c’est un pays qui porte les espoirs du monde. Je sais que vous y serez heureuse. »
Avant de le quitter, j’eus ce cri du cœur :
« Quelle immense dette de reconnaissance vous doit l’humanité ! »
Il me répondit posément :
« Mon petit, chacun de nous fait ce qu’il peut à sa manière »
Puis, après un long silence, il ajouta avec une certaine solennité :
« Si l’on se souvient de moi, quand je ne serais plus, j’espère qu’on n’oubliera pas que j’étais italien, je suis fier d’être italien. » Incapable de dire un mot tant j’avais la gorge serrée, je me levai et lui tendis la main par-dessus son bureau.

A peine un mois plus tard, une dépêche se rependait aux quatre coins du monde par la voie de ces ondes qu’il avait maîtrisées.
Elle annonçait sa mort. Dans ma chambre d’hôtel, à New York, je restai muette d’émotion, séparée par tout un océan du pays où le grand homme repose aujourd’hui pour toujours.



Source : Sélection du Reader’s Digest d’avril 1975.
Documents annexes
Marconi blocked Jews from Il Duce’s academy
Inventor of the radio helped in Italy’s anti-semitic campaign
Guglielmo Marconi, the father of radio and Italy's scientific hero of the 20th century, has been outed as a fascist hatchetman for Benito Mussolini's anti-semitic policies.
Documents unearthed in Rome have exposed Marconi as a clandestine but willing enforcer of the dictator's campaign against Jews years before the persecution came into the open.
As head of the Academy of Italy, the Nobel prize winner systematically blocked all Jewish candidates at the behest of the dictator at a time when the regime still denied having any religious prejudice.
Marconi, revered in Italy for helping to usher in the technological age, wrote the letter "E" beside the names of Jewish scientists his colleagues had shortlisted to become members of the academy. The Italian word for Jew is "Ebreo".
Not one Jew was allowed to join during Marconi's tenure, which started in 1930, three years before Adolf Hitler took power in Germany and eight years before Mussolini's race laws brought his regime's anti-semitism into the open.
Historians yesterday were divided over whether the discrimination was the personal initiative of a scientist who considered Jews inferior or whether it was the action of a man too weak to oppose the regime's edicts.
The documents were discovered in Rome archives by researcher Annalisa Capristo, and revealed in The Exclusion of Jews from the Academy of Italy, an article published in the latest edition of the Israel Monthly Review.
Italian historians said the documents were authentic and surprising because anti-semitism was not thought to have been so pronounced in the early 30s, before Hitler's example emboldened Il Duce.
"The Capristo article confirms that - there existed in Italy a sort of anti-semitic ferment, a subterranean movement that became open only with the racial laws," Michele Sarfatti, an authority on the period, told La Repubblica.
Scholars needed to review the period because many had accepted Mussolini's public statements that at that point the regime had nothing against Jews, he said.
The revelation will embarrass Marconi fans who last year celebrated the 100th anniversary of his transatlantic wireless transmission. Hailed as an example of Italian genius, statues of him dot the country, including a bust at the entrance to Vatican Radio, and Bologna airport is named after him.
That Marconi collaborated with the fascist dictatorship was no secret; many if not most of his scientific peers did the same in response to the regime's carrots and sticks.
The academy he presided over was conceived by Il Duce as a way of coordinating the arts and sciences to further "the genius of our race, and to favour its expansion abroad".
Members were given a hefty salary, free first-class travel and a uniform with a plumed hat and gilt sword. In return, they guarded the purity of the Italian language and turned up at parades.
Mussolini indignantly rebutted claims that Jews were banned from the academy and said appointments were made on merit alone. In reality other documents uncovered by Ms Capristo show that the dictator was active in trying to block Jews from positions in public life. Marconi appears to have been party to this policy, blocking all Jews from the academy.
The rejection of Alessandro Della Seta, then Italy's most celebrated archaeologist, was especially telling. Despite being Jewish he was an enthusiastic fascist and loyal to the government.
Other heavyweights such as Giancarlo Vallauri, a leading physicist and mathematician, were also kept out.
Some members of the academy suspected a policy of discrimination and wrote to Mussolini requesting clarification but never received a reply.
Dr Capristo said more research was needed to determine whether the father of radio was racist. "However at this point it is evident that Marconi was not only aware of the anti-semitic discrimination, but was also willing to enforce it."
Since his death in 1937, Marconi has been remembered as a prodigy: he took out a patent on wireless telegraphy in 1896, aged 22, and with Carl Braun won the Nobel prize for physics in 1909.
‘The Guardian’ March19th, 2002.
Catalogue of the Marconi Archives
Bodleian Library, University of Oxford
Sujet de la recherche: Gaston Mathieu.
1. Shelfmark 18
Personal correspondence, 1897-1937
Shelfmark: MS. Marconi 18
Extent: 1 box
Scope and Content:
Includes personal correspondence with G.A. Mathieu, who worked with Marconi on microwave experiments in Italy, 1923, 1933
2. Shelfmark 377
- letter reporting the opening of the micro-wave radio telephone service for the Vatican, and photographs of the equipment and aerial, 1933
- reports, papers and photographs of G.A. Mathieu on microwave research, 1933-4
- text of lecture by Marconi to the Royal Institution on 'Radio Communication by Means of Very Short Waves', 1932
- text, with translation, of paper given by Marconi to the Royal Academy of Italy on the propagation of micro-waves at a considerable distance, 1933
- press releases and cuttings, 1930-4
3. Shelfmark 685
Biographical papers about staff: surnames M-O
Shelfmark: MS. Marconi 685
Extent: 1 box
Scope and Content:Comprises papers about G.A. Mathieu
4. Shelfmark 822
Research files, 1932-41
Shelfmark: MS. Marconi 822
Extent: 1 box
Scope and Content:
Comprises papers on quasi-optical wave telegraph and telephone system, 1932
Source :
http://www.bodley.ox.ac.uk/dept/scwmss/wmss/online/modern/marconi/marconi.html#marconi.A.1.1